Calamity Jane, cavalière libre

Gachette redoutée de l’Ouest dans la seconde moitié du XIXe siècle, Calamity Jane a effectué de longues chevauchées solitaires à travers le Montana, le Kansas, le Wyoming… Celle qui n’a jamais tué personne et qui pourtant en effrayait plus d’un était en réalité une grande écorchée vive. Portrait.

Il s’appelait Satan, et par son nom, il était peut-être déjà prédestiné à devenir le plus fidèle compagnon du Diable blanc. Une robe foncée, baie ou alezan brûlé, quatre balzanes et une belle étoile sur le front : en voilà un qui avait du chien, et du courage. Car pas question de flancher lorsqu’il s’agissait de tenir tête aux grands bandits de l’Ouest, aux tricheurs de poker, aux rombières des saloons. Il fallait un cheval volontaire pour Martha Jane Canary, alias le Diable blanc, alias Calamity Jane. Une cow-girl comme le Grand Ouest en a rarement vue, qui portait chemise, pantalon, chaps et santiags, qui jouait au poker comme un homme, buvait comme un homme, jurait comme un homme, se battait comme un homme. Et qui pourtant avait gardé sa sensibilité féminine. Un être d’exception, qui avait reçu son surnom diabolique des Sioux qui la tenaient en respect. Sa peau blanche et sa longue chevelure aux reflets roux devaient en être pour beaucoup. Quant à son pseudonyme le plus célèbre, il lui avait été donné par l’homme de sa vie, James Butler Hickok, plus connu sous le nom de « Wild Bill » Hickok. Élevée par une mère absente et un père mormon qui pensait pouvoir sauver le monde avec une Bible, Martha Jane Canary est devenue Calamity Jane à l’âge de neuf ans à peine, lorsque son regard a croisé pour la première fois celui de Wild Bill Hickok. La famille transite d’une région à l’autre à bord d’un convoi de diligences quand des bandits de l’Ouest croisent leur chemin. C’est un jour violent pour Martha Jane : le premier où elle se trouve confrontée à la violence de la mort – celle d’une amie, tuée d’une balle en pleine tête, la cervelle dégoulinant – et à la violence de l’amour – les grands yeux de Wild Bill Hickok la couvant jusqu’à la fin de l’assaut. Malgré l’immensité de l’Ouest américain, Martha Jane parvient quelques années plus tard à retrouver la trace de son beau justicier, et à se faire épouser de lui. Les deux jeunes amants feront établir leur contrat de mariage sur une page de la Bible, rédigée à la va-vite par un prêtre au beau milieu d’un désert.

Un enfant et un cheval

Mais la jalousie de Jane et les frasques adultérines de Bill ne font pas bon ménage. De nombreuses et violentes disputes viennent entacher leur couple, qui se sépare quelques années plus tard. Néanmoins, Wild Bill offrira deux beaux cadeaux à Calamity Jane : un enfant et un cheval, Satan. Dans une lettre adressée à sa fille, elle évoque avec beaucoup de tendresse son cheval : « Je suis assise à côté de mon feu de camp. Mon cheval Satan est attaché tout près. Tu devrais le voir quand la lumière du feu de camp joue sur son encolure luisante et sur les muscles de ses épaules satinées, avec ses pieds blancs et son losange blanc entre les yeux. C’est un objet de toute beauté. »

Lorsque Martha Jane découvre qu’elle est enceinte, Wild Bill est déjà loin, remarié à une écuyère de cirque. Par vengeance, par dépit, mais surtout par réalisme, elle décide de se séparer de sa fille. Comment être mère tout en participant à la pose des voies de chemin de fer ou à la conduite de diligences ? Jane vit chichement, et préfère offrir une meilleure vie à sa fille en choisissant de la confier à un couple européen qui ne parvient pas à avoir d’enfants. Jim et Hélène O’Neil emmènent alors la petite Janey de l’autre côté de l’Atlantique, en Angleterre. Cet abandon fut pour Calamity Jane le grand regret de sa vie, l’action qu’elle ne se pardonna jamais. Janey aurait été pour elle le souvenir de son amour pour Wild Bill mais surtout le moyen de s’épanouir pleinement en tant que femme dans cette société masculine. Consciente de tous les événements qu’elle ne partagera pas avec sa fille, elle décide de les retranscrire dans un petit carnet qu’elle emportera partout avec elle. Attaché fermement au pommeau de la selle de Satan, ce recueil de lettres parviendra aux mains de sa fille quelques mois après sa mort.

Le meurtre de Wild Bill

À l’intérieur, Jane y confie ses regrets et ses espoirs sous forme de brèves lettres. La première commence ainsi : « Deadwood, Territoire du Dakota, 25 septembre 1877. Ma Chérie, ceci n’est pas censé être un journal, et il se peut même que ça ne te parvienne jamais, mais j’aime penser à toi en train de le lire, page après page, un jour dans les années à venir, après que je serai partie. J’aimerais t’entendre rire en regardant ces photos de moi. Je suis seule dans ma cabane, ce soir, et fatiguée. J’ai fait aujourd’hui soixante miles à cheval jusqu’à la poste et suis rentrée ce soir. C’est ton anniversaire et tu as quatre ans aujourd’hui. Vois-tu, ton papa Jim m’a promis qu’il m’enverrait toujours une lettre chaque année, le jour de ton anniversaire. Comme j’ai été heureuse d’avoir des nouvelles de lui ! Il m’a envoyé ta petite photo : tu es mon portrait craché à ton âge, et en regardant ta petite photo ce soir, je m’arrête pour t’embrasser, et puis, à me souvenir, les larmes viennent et je demande à Dieu de me laisser un jour réparer mes torts d’une façon ou d’une autre envers ton père et envers toi. Ce matin, je suis allée sur la tombe de ton père à Ingleside. (…) Une année et quelques semaines ont passé depuis qu’il a été tué, et on dirait un siècle : sans vous deux, les années à venir m’apparaissent comme une piste solitaire. (…) » (1)

Même si Wild Bill est venu retrouver Martha Jane peu de temps après leur séparation, ils n’auront pas le temps de se remarier officiellement avant que Bill ne soit tué. Et toute sa vie, Martha ne cessera de revendiquer qu’elle était la seule et unique veuve de

Wild Bill Hickok. Le meurtre de Wild Bill se produit un soir du mois d’août 1876, lors d’une partie de poker dans le saloon numéro dix de Deadwood. Bill, qui avait pris la bonne habitude de s’asseoir dos au mur, accepte exceptionnellement de céder cette place rassurante à son adversaire qui menace de l’accuser de tricherie. Coup monté ou non, il reçoit une balle dans le dos de la main d’un certain Jack Mac Call, et meurt sur le coup.

20 000 dollars au poker

Pour Martha Jane, le choc est terrible. La voilà sans amour : l’homme de sa vie n’est plus, et sa fille vit à l’autre bout de la planète. Et bientôt c’est Satan qui va la quitter. Fatigué par les longues chevauchées, Satan s’éteint dans les collines, près de Deadwood. Ce jour-là, Martha Jane lui a creusé sa tombe toute seule, à l’aide d’une pioche et d’une pelle. Les souvenirs des bons moments passés avec son cheval sont douloureux : « Il faisait tant de choses gentilles. Il s’agenouillait pour que je mette pied à terre, donnait la patte et comprenait tout ce que je lui disais. J’avais un sac d’avoine : il venait chaque jour à ma porte pour en avoir une écuelle. Je puisais l’avoine devant lui dans le sac. Un jour, il est venu, je lui ai montré le sac vide et lui ai dit qu’il n’y en avait plus. Il est parti vers les collines et n’est jamais revenu m’en demander. Il savait. Il comprenait. Bon, voilà que je mouille ce vieil album de mes larmes en pensant à mon pauvre vieux copain fidèle. » Commence alors une période difficile pour elle : il s’agit de se faire une place dans cette société, où tout le monde revendique sa relation avec Wild Bill Hickok ainsi que son comportement bourru et trop masculin. Il est vrai que le penchant de Martha Jane pour le jeu et la boisson n’a pas diminué. La voilà qui se met en tête de remporter 20 000 dollars au poker (ce qu’elle réussira !) pour payer l’éducation de sa fille dans cette Angleterre intellectuelle.

La bataille de jupons du siècle

De tous les habitants de Deadwood, ce sont les femmes qui ont le plus de mal à accepter Calamity Jane. Mais le jour où elles se décident enfin à en découdre avec elle et à mettre leur colère à exécution, la cow-girl prend facilement le dessus. Et voilà le saloon de Russel qui accueille la plus spectaculaire bataille de jupons du siècle ! « Quand je travaillais chez Russel, les bonnes et vertueuses femmes du lieu ont voulu me chasser de la ville. Elles sont entrées dans le saloon armées d’une cravache et d’une paire de cisailles pour me couper les cheveux (…). J’ai sauté du bar au milieu d’elles et avant qu’elles puissent dire ouf, les voilà toutes à hurler. J’ai coupé les vieilles boucles noires d’une de ces garces, leur ai flanqué des coups de cravache sur la tête (…). Une des aristocrates, Nat Sims, porte encore des paniers. Tu aurais dû la voir quand j’ai sauté du bar. J’ai attrapé sa jupe à paniers et ses trois jupons et lui ai relevé le tout sur la tête. Elle ne pouvait pas se défendre, je l’ai donc eue juste là où je voulais l’avoir. Je lui ai arraché son pantalon long et l’ai laissée plantée là dans ses culottes de naissance pour que les hommes s’en paient une tranche », raconte-t-elle dans le carnet destiné à sa fille.

Wild West Show

Cet épisode vient renforcer la réputation de Calamity Jane : voilà une femme qu’il n’est pas bon de fréquenter, elle passe pour violente et vulgaire. D’autant plus qu’elle n’a pas peur de se donner en spectacle. Jane a fait la rencontre de William Cody, alias Buffalo Bill, du temps où son mari était encore en vie. En effet, Wild Bill faisait souvent le show avec la troupe de Buffalo Bill. Dès lors, quand ce dernier propose à Calamity Jane de participer à son Wild West Show pour une tournée dans l’Est des Etats-Unis puis dans la Vieille Europe, elle accepte sans hésiter. La voilà qui mène une diligence debout sur un cheval, tenant les rênes d’une main et un revolver de l’autre. Les prémices de la voltige sont là, et les spectateurs aussi. Les représentations de Buffalo Bill sont acclamées, mais ne sont pas sans accentuer la réputation de mauvaise fille de Calamity Jane. Pourtant, à plusieurs reprises, Martha Jane a recueilli chez elle de jeunes enfants orphelins ou abandonnés. Pour eux, elle se fait aimante et attentionnée. Pour eux, elle multiplie aussi les parties de poker, afin de leur payer de quoi partir tenter leur chance à New- York City. Ainsi, malgré les excès d’alcool, elle sait jouer le rôle de la bonne mère de famille. D’ailleurs, elle passera beaucoup de temps derrière les fourneaux à tester de nouvelles recettes qu’elle fera goûter… aux frères Dalton !

Une cuisine au bicarbonate de soude

C’est lors d’une chevauchée que Martha Jane a fait la connaissance de l’un des Dalton. Pas futé pour un sou, le bandit s’est néanmoins montré aimable, et a sollicité quelque temps après l’hospitalité et les talents culinaires de la cavalière. Elle raconte ainsi à sa fille qu’« il y a une cabane pas très loin de la [sienne] et une bande de hors-la-loi y vit. Je leur cuisine des tas de choses. Ils me paient bien pour tout. Ce qu’ils font ne me regarde pas. Je ne les dérange pas du tout. Laisser tranquille les chiens qui dorment, c’est ma devise. » Ainsi, Calamity Jane aurait été la cuisinière des célèbres frères Dalton. Pour eux, elle cuisine pains, tartes et gâteaux, dont son « gâteau de vingt ans » à base d’eau de vie, de bicarbonate de soude et de bitartrate de potassium. D’après elle, voilà un dessert « insurpassable et [qui] restera bon jusqu’à la dernière miette pendant vingt ans »!

L’histoire ne dit pas qui en a mangé et pendant combien d’années… Martha Jane a dû quitter sa cuisine au bout de quelques années, sa vue diminuant avec l’âge. Faible, malade et sans le sou, Calamity Jane s’est éteinte le 1er août 1903 à l’âge de cinquante-et-un ans.

Par Lucie Souliac

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